BROU, PEROUGES : Trésors de l’Ain, 4 juin 2025 (1)
par Monique et Georges
Nous sommes très matinaux, le temps est maussade, mais c’est Jean-Michel qui doit faire avec la brume sur l’autoroute de Lyon, puis avec l’orage quand nous remonterons dans le car pour le repas de midi. Mais pour nos visites, le temps sera bien plus clément que prévu. Nous arrivons à Brou, qui est maintenant un quartier de Bourg-en-Bresse. Quand le monastère a été construit, il était encore loin de la ville en terre bressanne, mais c’était à la fin du XV ème siècle et au début du XVI ème…
Notre guide nous accueille à l’entrée de ce « joyau de dimension européenne » et il est vrai que son ampleur impressionne dès l’entrée, à la taille du prestige de sa fondatrice, Marguerite d’Autriche, dont la vie fut à la fois émaillée de malheurs, de courts bonheurs, mais surtout d’obligations dues à son rang, qu’elle remplit de façon remarquable. Il faut dire qu’elle est la fille de l’Empereur d’Autriche… Nous découvrirons la destinée étonnante de cette femme de la Renaissance dans un ordre qui n’est pas chronologique, parce que l’édifice construit ici l’a été à la fin de sa vie et c’est lui que nous parcourons maintenant. Marguerite d’Autriche a fait construire ce monastère pour s’y retirer à la mort de son troisième mari très aimé, le Duc de Savoie, à l’intérieur duquel l’église sera son mausolée, ainsi que celui de Marguerite elle-même à sa mort, et celui de la mère de Philibert le Beau.
Le monastère ne comporte pas moins de trois cloîtres dans 6000 m² de bâtis. Le premier cloître est réservé à la princesse (ainsi l’appelle la guide, ce doit être son titre de fille d’empereur) elle-même, il comporte un puits et deux niveaux, la galerie supérieure est d’inspiration ibérique. Cela lui permet de ne pas rencontrer les moines, à qui est réservé le cloître suivant. Les moines, des Augustins, sont au nombre de 12 et leur fonction est de prier pour l’âme du Duc.
À notre époque, l’entretien d’un tel domaine est important, et ne pouvait pas être entièrement à la charge de Bourg-en-Bresse : l’église et le premier cloître ont été rendus à l’État, la ville administre les deux autres cloîtres, c’est ainsi qu’au dessus du deuxième cloître se trouve le musée des Beaux-Arts de Bourg. Le troisième cloître où nous arrivons maintenant était réservé au travail : pour le petit peuple qui travaille dans le domaine. On y remarque les anneaux pour attacher les animaux de ferme, le cellier et un autre puits. Il y a un réfectoire d’été, et un autre d’hiver près des cuisines. La « procure » est la réserve de vivres. Trois cloîtres, trois ordres : noblesse, clergé, tiers-état !
Nous montons pour nous rendre sous la galerie. De là-haut, on a une belle vue sur le toit bourguignon de l’église, en tuiles vernissées et colorées (restauré par les Compagnons du Devoir, restauration financée par les Monuments Historiques et une souscription qui permettait d’acheter de vieilles tuiles !). Le clocher est carré avec une terrasse, le dôme et la flèche au-dessus ont été détruits à la Révolution.
Les appartements du Prieur sont en l’état de l’appartement au XVIII ème : il regroupe les œuvres XVIII ème du musée, une table avec la croix de Saint Maurice de Savoie, le buste d’un forestier (dont l’œuvre fait encore autorité dans les écoles forestières et qui a été guillotiné à Lyon), et une horloge fabriquée à Bourg-en-Bresse (Louis XV avait fondé une Manufacture royale d’horlogerie pour concurrencer les horloges suisses).
Les cellules des moines sont plus austères, très petites mais chacune a sa fenêtre sur un côté du cloître. Sur l’autre côté, les fenêtres sont celles de la Salle des États, prévue pour être une bibliothèque et une salle de réception pour recevoir les doléances du peuple. Elle regroupe maintenant les collections XVI ème du musée. Marguerite d’Autriche était aussi mécène, protectrice de peintres flamands dont Jérôme Bosch. Et par la galerie, nous revenons aux appartements de la princesse au-dessus de son cloître. Les salles sont vides, c’est qu’elle n’est jamais venue dans ce lieu : elle est morte deux ans avant la fin des travaux. C’est pourquoi on y a installé les documents qui racontent l’histoire de sa vie et de ses œuvres, car cette protectrice des arts a été aussi une femme politique.
Il faut dire que sa généalogie est impressionnante en ces XV ème et XVI ème siècles. Sa mère est Marie de Bourgogne, mariée à 20 ans avec Maximilien d’Autriche. On sait que l’empire d’Autriche et le duché de Bourgogne (dont les possessions vont jusqu’en Flandres) sont les grandes puissances de l’époque, et l’on a déjà vu à Dijon les visées du roi de France sur la Bourgogne. Le couple a deux enfants, Marguerite et Philippe, mais Marie de Bourgogne meurt alors que Marguerite n’a que deux ans. Elle est mariée à trois ans avec l’héritier de trône de France, (qui en a 11) et part vivre au château d’Amboise où l’on voit son portrait (« la petite Marguerite très aimée »). Le mariage « non consommé » évidemment sera défait par Louis XI dont les intérêts ont changé, il veut marier Charles VII avec Anne de Bretagne pour récupérer la Bretagne. Mais Marguerite ne part pas sans rien de France… et son père la marie avec l’héritier du trône d’Espagne, qui meurt très jeune. C’est ainsi qu’elle se marie une troisième fois à 21 ans avec Philibert le Beau de Savoie, qui a le même âge qu’elle et qui est enfin l’époux aimé ! Mais avant qu’ils n’aient des enfants, Philibert meurt trois ans plus tard à 24 ans. Son père veut la remarier mais elle refuse, et l’empereur accepte son refus. Elle a pris en charge l’éducation de ses neveux, dont Charles Quint dont la mère est Jeanne la Folle. À la mort de son frère qui gouvernait les Flandres, et à la majorité de Charles Quint, elle cède les Flandres à son neveu, qui a aussi l’Espagne en héritage de sa mère, et l’Autriche : ce sera le Saint Empire. Charles la rappellera pour être gouvernante des Flandres, en plus de parfaire l’éducation de tous ses neveux. Marguerite est donc très riche, elle joue un rôle politique important, et décide de se retirer dans un monastère à l’aube de ses 50 ans. Elle choisit ce lieu qui appartenait à la Savoie, terre de son mari.
Elle le fait construire à la dimension de son pouvoir et de sa richesse, mais pour y finir ses jours. Nous passons donc directement de ses appartements à l’église comme elle pouvait le faire sans rencontrer les moines. On peut dire que cette église est le dernier édifice gothique de France, en calcaire blanc jurassien, dont le tympan est déjà Renaissance. Le jubé, réservé au passage de la princesse, est large (le jubé sépare l’église entre le chœur réservé à l’autel et aux religieux, de la nef où entrent les fidèles. Il en reste six en France), il a pu abriter des orgues qui ont disparu lorsque François Premier est passé par là. Marguerite et Marguerite de Savoie (sa belle-mère), aidées par la Duchesse d’York, feront signer à François Premier et Charles Quint la paix de Cambrai, ou « paix des Dames » en 1529. À l’étage du jubé, la princesse a deux chapelles privées pourvues de cheminées qui lui permettent de suivre la messe. Dans le chœur en bas les stalles sont nombreuses (bien plus nombreuses que les moines !).
Dans un oratoire privé, un « petit retable » d’albâtre représente les sept joies de Marie avec les représentations de la Vierge, de Marie-Madeleine, de Sainte Marguerite qui terrasse le dragon, comme sur les vitraux où figure aussi Saint Philibert de Tournus. Et puis, les trois tombeaux : celui de Marguerite elle-même, son gisant la représente à l’âge de sa mort et son transi beaucoup plus jeune (ressuscitée), avec un chien, symbole de fidélité. Celui de Philibert, gisant jeune (l’âge de sa mort) avec un lion, symbole de force. Son transi est jeune aussi, mais nu comme le Christ au tombeau. Les deux transis sont beaux, ce ne sont pas des cadavres. Le dernier tombeau est celui de Marguerite de Bourbon, mère de Philibert, fille de Louise de Savoie. La décoration du chœur est exubérante, la nef réservée aux fidèles est beaucoup plus sobre. L’église est désaffectée. Elle et dédiée à Saint Nicolas : Philibert est mort le jour de la Saint Nicolas, moine augustin. Il y a donc en bas les statues de Saint Augustin et de Sainte Monique.
Marguerite d’Autriche a voulu tout cet ensemble, payé avec son douaire de Savoie, mais n’a pas pu s’y retirer, elle est morte en Belgique deux ans avant la fin des travaux.